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Le siècle des Lumières est considéré à juste titre comme le siècle de l’esprit, de la gaieté, mais aussi celui du sourire. Et du rire.
Un rire qui fait voler en éclats l’esprit de sérieux et qui, par son coté persifleur et transgressif, s’apparente à un rire de rupture. Rupture avec les codes, la morale, les lois. On pense évidemment à Beaumarchais, à Voltaire (en omettant sciemment Rousseau et son anti-rire qui mériterait à lui seul un long chapitre).
Dès les premières heures de la Révolution, liberté de la presse aidant, les rues sont envahies de pamphlets, d’estampes et de gravures que s’arrache le peuple. On rit beaucoup des empoignades entre les deux frères Mirabeau (l’un, le tribun, adversaire du despotisme, et l’autre, ultra-royaliste, plume acérée des « Actes des Apôtres« ), on rit tout autant en lisant le « Courrier de Versailles » ou « l’Âne promeneur » de Gorsas, on rit encore en parcourant le très sarcastique périodique « les révolutions de France et de Brabant » de Camille Desmoulins ou la littérature pamphlétaire du Palais-Royal, on s’esclaffe en parcourant le très « épais » Père Duschesne de Hébert.
En 1791, la Constituante accorde à chaque citoyen la permission d’élever un théâtre public; en trois ans, plus de 2.000 pièces de théâtre sont créées (vaudevilles fustigeant la royauté ou la religion, satires contre les abus, divertissements patriotiques).
« Il faut des saturnales, des bacchanales, des farceurs laïques et ecclésiastiques dans un pays où les gouvernants sont tout et les gouvernés rien », tonnera le baron de Clootz.
Si le rire « désacralisateur » l’emporte, si le rire « divertissant » et léger, dans le droit fil de la tradition des comédies de l’Ancien Régime est aussi de mise, la nature du rire a changé. Il doit être « utile », la comédie doit être une sorte d’école des mœurs : vilipendé par Rousseau, le rire de Molière est réhabilité pendant la Révolution mais uniquement pour sa fonction morale.

Le 2 août 1793, alors que barons et marquis ne hantent plus tellement les rues de Paris, paraît une loi : « tout théâtre sur lequel seront représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé et les directeurs arrêtés et punis selon les rigueurs de la loi« . La Comédie française est fermée, les acteurs emprisonnés.
On ne rit plus. L’humour « futile » devient suspect. L’ironie, le persiflage, en un mot « l’esprit français » est considéré comme l’apanage des aristocrates.
 » … On semblait dire à toute cette valetaille ensanglantée: vous nous tuerez quand il vous plaira mais vous ne nous empêcherez pas d’être aimables » (comte Beugnot).
Et pourtant, cette « gaieté » tellement française en sauva certains des griffes de Fouquier-Tinville, tel ce royaliste âgé de 18 ans: « citoyen accusateur,public, je m’appelle Martainville et non pas ‘de Martainville’, tu dois bien le savoir et que je suis ici pour être raccourci et non pas allongé. ».
Sa répartie fit hurler de rire l’auditoire: il fut acquitté.
Autre anecdote illustrant cet esprit lumineux, anecdote si belle qu’elle n’est peut-être qu’une légende, celle de ce ci-devant déclinant son identité devant le Tribunal :
« de Saint-Cyr » – « il n’y a plus de noble » – « Alors Saint-Cyr » – « Il n’y a plus de saint » – Alors Cyr  » – il n’y a plus de sire ».

sources  : article de Macha Séry paru dans le Monde en 2011  / « le Rire » – Dix-huitième siècle – PUF.