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Au Lieutenant de police
(M. Lenoir – 1732-1807).

A propos de l’interdiction du « Mariage de Figaro »
27 novembre 1783

Monsieur,

« Si la multitude de vos occupations vous permettait de vous rappeler que j’en ai beaucoup moi-même, et que depuis trois mois, j’ai fait cinquante fois le chemin du Marais à votre hôtel sans avoir pu vous parler plus de cinq fois, pour obtenir la chose la plus simple, – une décision sur un ouvrage frivole, – vous auriez peut-être compassion du rôle pitoyable qu’on me force à jouer dans cette comédie.
Si ce sont des dégoûts qu’on vous prie de me donner, je les ai bus jusqu’à la lie. S’il s’agit d’une proscription absolue de tout ce qui sort de ma plume, pourquoi me faire attendre cet arrêt et me refuser tout moyen de savoir à quoi m’en tenir?
Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien me remettre mon manuscrit. Cette bagatelle n’est devenue importante pour moi que par l’acharnement qu’on a eu de m’en faire un tort public, sans vouloir permettre que le public en jugeât lui-même.
Je ne doute pas, Monsieur, que vous, qui ne m’avez montré que de la bienveillance, n’ayez quelques regrets des désagréments qu’on vous oblige sans doute à me donner, mais il est temps qu’ils finissent. Jamais affaire grave ne m’a causé tant de tracas que la folle rêverie de mon bonnet de nuit, qui est cette pièce.
Le public de province et de Paris m’accable de lettres auxquelles je ne sais que répondre. Je ne sais que dire aux comédiens qui me pressent et me reprochent une négligence que je n’ai point.
Je vous supplie de me permettre de vous voir ce soir, à la sortie de la Caisse d’escompte, et, en retirant de vos mains cet ouvrage proscrit pour le rendre à mon portefeuille, de vous assurer du très respectueux dévouement avec lequel je suis, etc.
Caron de Beaumarchais.
  » Choix de Lettres du XVIIIè siècle « 
G. Lanson- Librairie Hachette (1929)